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Chefs
de famille par devoir : |
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Par Aïda Soumaré Diop
(ENDA, Projet parenté conjointe, Dakar, 25 juin 2001) - "Le chef de famille est celui qui subvient aux besoins de la famille. C'est lui également qui donne son nom aux enfants. En résumé, il représente l' autorité morale de la famille" : c'est la définition que Maguette , 30 ans, mère de trois enfants, donne du statut du chef de famille. Ses propos reflètent, dans une large mesure, l'opinion publique sénégalaise. En effet, celle-ci ignore les droits et devoirs qui s'attachent au statut de chef de famille, du point de vue juridique ainsi que les répercussions sur la vie quotidienne en particulier concernant les femmes.
Le Code de la famille adopté en 1972 a été fortement inspiré par les us et coutumes du pays. C'est ainsi que l'article 152 du code de la famille sénégalais confère au mari le statut de chef de famille, ce qui lui donne au sein de la société tous les pouvoirs sur sa famille. Une des conséquences directes de cette disposition est l'attribution au mari de la puissance paternelle (article 277). Il est le seul habilité à prendre les décisions concernant l'éducation des enfants.
"En Afrique et au Sénégal, la famille repose sur le système patriarcal du fait de la tradition africaine, de l'islam et du judéo-christianisme. La puissance revient au père dans la famille ; il est l'élément dominant de la famille. C'est ce qu'institutionnalise le Code de la famille sénégalais. Par exemple, il lui est donné le choix d'être polygame" explique le sociologue, M Oumar Diagne.
L'autorité des parents (du père et de la mère) sur les enfants est l' ensemble des droits et devoirs : élever leurs enfants, les protéger et les éduquer. Elle repose ainsi sur deux piliers : d'une part la garde et la surveillance et d'autre part l'éducation des enfants.
La garde est un droit et un devoir : celui d'assurer un foyer à l'enfant, de veiller à ses relations avec l'extérieur et de le protéger.
La surveillance est un prolongement de la garde et celui qui détient ce droit est civilement responsable des dommages causés par l'enfant.
L'autre aspect est celui de l'éducation qui par ailleurs, est un devoir imposé aux parents par l'état jusqu'à la majorité des enfants: le droit et le devoir, pour les parents, d'aider l'enfant à forger sa personnalité, l' encadrer le long de son parcours scolaire ou l'assister dans le choix d'un métier. L'autorité des parents pèse sur les enfants jusqu'à leur majorité.
Dans la pratique, les devoirs sus mentionnés reviennent tout naturellement aux femmes au sein du foyer. En effet, elles ont toujours exercé un rôle de garde et de surveillance des enfants. De la naissance à l'âge adulte en passant par la petite enfance et la période difficile de l'adolescence, les mères sont toujours présentes.
On affirme souvent qu'une femme doit rester au foyer pour mieux surveiller les enfants. Lorsque les enfants ont un mauvais comportement, l'explication toute naturelle serait, venant des hommes, est que la mère a failli à ses devoirs de protection et d'encadrement de l'enfant. Ces considérations sont pour une large part, intériorisées par les femmes elles-mêmes. Il existe chez les femmes, souvent absentes de leur foyer pour des raisons professionnelles, un fort sentiment de culpabilité vis à vis de leurs enfants. Ces commentaires d'un journaliste en dit long sur le dilemme de certaines d'entre elles: "Le journalisme est un métier qui exige beaucoup de disponibilité ; les femmes qui veulent fonder un foyer peuvent difficilement y faire carrière ; la société a d'abord mis du temps à accepter que les femmes travaillent et qu'elles rentrent tard".
En matière d'éducation, le rôle fondamental de la femme comme principale gardienne des valeurs est unanimement reconnu. C'est principalement à elle qu'incombe la délicate mission d'éduquer les enfants, et en raison du conditionnement de sa propre éducation, elle transmet souvent inconsciemment, les inégalités de genre. C'est elle qui, dès la petite enfance, influence la personnalité de l'enfant, surveille sa scolarité. Pour s'en convaincre, il suffit de se rendre dans les écoles lors des rencontres parents-enseignants. Les femmes constituent les deux piliers de l'autorité parentale.
En milieu rural, étant donné la dureté de la vie, les femmes participent aux travaux champêtres ou s'adonnent au petit commerce. Elles sont membres de réseaux, tels que les groupements féminins et elles organisent des tontines qui lui procurent des revenus. Ainsi, elles contribuent aussi à l'épanouissement matériel de la famille.
Dans le contexte actuel, il est regrettable que les femmes héritent des devoirs qui découlent du statut de chef de famille sans bénéficier des droits qui en découlent.
Au vu de toutes ses dispositions discriminatoires à leur endroit, lorsque les femmes demandent la reconnaissance légale de leur statut de chef de famille, ce n'est pas une simple revendication féministe ; elles veulent le rétablissement de l'équilibre en qui concerne l'autorité sur les enfants au sein de la famille. La puissance paternelle serait "maternelle" fait remarquer un sociologue.
Les femmes sont de plus en plus instruites et travaillent : elles contribuent à l'épanouissement de la famille. Leur apport est tout aussi psychologique et moral. Les femmes des villes refusent d'être entretenues pour ne pas passer pour des parasites.
Quant aux femmes rurales intériorisent les valeurs religieuses acquis dans leur propre famille, ce qui les empêchent, une fois mariées, de discuter les décisions maritales ou familiales. Elles savent jusqu'où ne pas aller pour ne pas déstabiliser leur foyer. Par contre, les femmes de la ville, lorsqu' elles sont autonomes financièrement, se sentent moralement, intellectuellement et spirituellement libres. Elles considèrent avoir les mêmes droits et prérogatives que les hommes au sein de la famille. Pour être logiques, les femmes doivent revendiquer la modification de l'article 375 qui fait peser à titre principal sur le mari l'entretien du ménage du fait qu'il en est le chef.
Nombreuses sont les injustices décriées par les femmes. En tant que chef de ménage, l'homme bénéficie d'un abattement forfaitaire sur les impôts concernant ses revenus par personne à charge contrairement à la femme qui est imposée comme une célibataire sans enfant.
Par ailleurs, la puissance paternelle dévolue au père, pendant le mariage, en sa qualité de chef de famille, lui permet d'avoir l'autorité sur l'enfant et de lui transmettre automatiquement sa nationalité. La femme, démunie par la loi de pouvoir dans son ménage, ne peut pas le faire ni pour son mari, ni pour ses enfants. En effet, les enfants nés de mère sénégalaise et de père étranger, doivent attendre l'âge de la majorité (18 ans) pour choisir de devenir sénégalais. Avant, ils ont la nationalité du père si la naturalisation de celui-ci n'est pas intervenue entre-temps. Si le père obtient la nationalité sénégalaise pendant que les enfants sont mineurs, ces derniers en bénéficient automatiquement.
"Il y existe un grand nombre de personne dans cette situation et qui l'ignorent. Le problème ne se pose que le jour où ils font la demande d'une carte d'identité" déplore un magistrat sénégalais.
La substitution de la notion de puissance paternelle par celle d'autorité parentale permettrait de consacrer l'égalité des sexes. Pour ce faire, une juriste affirme que "Si l'on veut réellement établir des rapports égalitaires au sein du couple, comme le souhaitent les femmes, on devrait commencer par supprimer les responsabilités spécifiques qui incombent aux hommes en faveur d'un équilibre".
Le Code actuel est dépassé par les réalités sociales, les femmes sont des chefs de famille de fait ; elles ne veulent plus assumer les devoirs sans les droits qui en découlent.
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