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Mari et femme,
égaux devant les charges du ménage

"Ce document peut être librement reproduit, à des fins non commerciales uniquement, à condition d'en mentionner la source : ENDA, Projet parenté conjointe, Dakar, 2001"

Par Cheikh Tidiane NDIAYE

(ENDA, Projet parenté conjointe, Dakar, 18 juin 2001) - Les articles 152 et 277 du Code sénégalais de la famille témoignent d'une perception patriarcale de la tradition, et d'une vision faussée de la réalité économique : consacrant les notions de puissance maritale et de puissance paternelle, il investit l'homme comme le seul chef de la famille. Ceci contrevient au principe de l'égalité des droits entre tous les citoyens. L'époux et l'épouse ont un statut égal de conjoint, le père et la mère le statut égal de parent. Leurs droits et devoirs réciproques dans la gestion du foyer et envers leurs enfants, sont d'ailleurs attestés par la Constitution sénégalaise et les traités internationaux ratifiés par le Sénégal.

Les deux chefs de famille
Les tenants de la primauté de l'homme sur la femme sont persuadés que l'Islam est l'un de leurs meilleurs avocats, en ce qu'il confère au seul mari le statut du chef de famille. Cependant, l'affirmation résiste difficilement à l'analyse aux yeux des islamologues. En effet, selon ces derniers, si le Coran parle bien de chef de famille, il ne le limite pas cette notion à l'homme uniquement, mais entend par là le couple dans ses deux composantes : le père et la mère. D'où, rectifient certains, il est plus exact, quand on invoque l'Islam à ce sujet, d'utiliser ce terme : ''les deux chefs de famille''.

Selon une étude réalisée par deux chercheurs en Islam, Tapha Amadou Sougou et le professeur Amath Ly, sur le thème de ''L'exercice de l'autorité parentale par la femme'', les cinq principaux rites de jurisprudence islamique rejettent, à une exception près, la thèse reconnaissant l'homme comme le chef de famille et lui attribuant exclusivement la puissance paternelle sur ses enfants.

Le rite malikite, le plus pratiqué au Sénégal, souligne que ''l'autorité musulmane peut concéder à la femme musulmane la possibilité d'exprimer son autorité, de décider de l'avenir des enfants et des conditions de leur éducation, à condition toutefois qu'elle bénéficie d'une formation la rendant apte à comprendre le texte''.

Le Coran reconnaît les mêmes compétences aux deux conjoints. Le rite chafihite qui se réfère à la formule ''walidayni'' (qui renvoie aux deux parents, à savoir le père et la mère) a la même compréhension que le rite malikite, tout comme les rites hanbalite et jahfarite. Ce dernier reconnaît d'ailleurs toutes les compétences à la femme - y compris celle de présider - à l'exception de la prophétie et de l'imanat.

Le rite hanafite, surtout répandu en Arabie et au Koweït, est le seul à considérer la question de manière mitigée, déniant à la femme la liberté d'opinion et de mouvement. Un jurisconsulte contemporain se demande ainsi s'il est bien pertinent de mettre en doute la légitimité du pouvoir de la femme en Islam, quand le Coran établit de manière certaine ''l'égalité des hommes et des femmes dans l'administration des responsabilités générales''.

En tout état de cause, estiment les islamologues, le Coran reconnaît les mêmes compétences à l'homme et à la femme en matière d'exercice des droits et des libertés - le ''droit naturel''. Ils font en outre remarquer que le Coran, s'il glorifie le caractère sacré de la maternité et souligne le respect dû à la paternité, ''ne désigne pas l'un des conjoints sans l'autre comme responsable de l'éducation des enfants''. Le Prophète Mouhamed (PSL) qui nous a transmis le saint Coran, a dit : ''Chaque nouveau-né vient au monde des mortels, avec sa pureté. Ce sont ses deux parents (son père et sa mère) qui en feront ce qu'il deviendra''.

Leurs thèses récusées par l'Islam, les partisans de la suprématie de l'homme dans le couple croient se légitimer en avançant que, si les femmes veulent leur contester leur statut, elles n'ont qu'à accepter de partager avec eux les charges du ménage.

Un code suranné
C'est là qu'apparaît combien le Sénégal a changé en trente ans, depuis l'instauration du Code. La situation de la femme sénégalaise a beaucoup changé, car le monde a changé, et sa contribution à la production économique et dans la gestion des besoins de la famille est maintenant davantage reconnue.

De tout temps, les femmes sénégalaises ont beaucoup travaillé : elles effectuent 60 pour cent de l'ensemble des travaux agricoles et assurent 90 pour cent à la transformation des produits alimentaires. Elles ont toujours assuré presque seules la quasi-totalité des charges domestiques et d'éducation. L'ensemble de ces prestations est fourni par les femmes à titre gratuit, et elles ne sont donc pas prises en compte dans les budgets nationaux : la contribution des femmes est occultée. Mais, pour invisibles qu'elles soient, ces activités sont pourtant indéniablement importantes.

A l'époque de l'élaboration du Code, peu de femmes travaillaient au dehors de chez elles, et leurs activités au foyer n'étaient pas prises en compte : les hommes pouvaient facilement, sur foi d'un examen distrait, passer pour être les seuls pourvoyeurs des besoins du foyer, ce qui, pensait-on, justifiait de les ériger en chef de la famille. Cette vision est maintenant largement dépassée, du fait de l'ampleur des études, observations et statistiques réalisées au cours des vingt-cinq dernières années.

Il est maintenant indubitable que les charges du ménage pèsent tout autant sur les femmes et sur les hommes. Les spécialistes mettent d'ailleurs en relief que de plus en plus de familles sont dirigées, dans les faits, par des femmes. Ce serait le cas de 24 pour cent des ménages vivant à Dakar, de 31 pour cent des familles des autres centres urbains du Sénégal, et de 14 pour cent des ménages ruraux sénégalais. Un tiers seulement des ménages dirigés par des femmes le sont de manière temporaire seulement.

Il est donc bien temps pour le Sénégal d'adapter son Code de la famille aux temps présents, et de se mettre ainsi en conformité avec les dispositions de la Convention des Nations-Unies pour l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW), convention ratifiée par le Sénégal depuis 15 ans maintenant.

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